


Pari difficile ou risqué que de vouloir remonter le temps et les méandres de l'histoire Tém, pour dresser les portraits des chefs traditionnels, du moins de ceux qui ont marqué leur époque. Contemporains ou non, il y a peu, très peu d'écrits sur leur vie et leurs oeuvres. Nous tenterons donc grâce aux témoignages des uns et des autres de dresser des portraits de ces chefs qui, à Kparataou, Kpangalam, Komah... Bafilo, Kri-Kri, Fazao...et partout en territoire Tém, ont marqué leur temps et toute l'histoire Tém.
Nous publierons des listes des chefs qui se sont succédés par zone: Tchaoudjo, Bafilo, Fazao et Kri- Kri. Nous le ferons au fur et à mesure que nous recueillerons des informations les concernant. Sans aucune autre considération, nous inaugurons donc cette série de publications par la liste des Ouro Esso, et par ce portrait qui suit . Celui de Ouro Esso Issifou AYÉVA, Chef Supérieur des Tém de 1949 à 1980.
LES SOUVERAINS (URO-ÎSÔÔ) DE TCHAWÛÛDJO
1- AGORO DAM (famille Aguda, chef à Kpângalam 1785-1805)
2- BÂNG’NA TCHA-ALI (famille Bâng’na, chef à Tchavadi 1805 - 1825)
3- TAKPARA (famille Edjogêbivaï, chef à Jadambara1825 -1845)
4- AKORIKO ( chef à Kûma ou Komah ) 1845 - 1865)
5- KURA (chef à Biriini 1865 - 1885)
6- DJOBO BUKARI (famille Tchagodému, chef à Kparatao avril 1889- 22 avril 1898)
7- TCHA DJOBO (famille Nyao, chef à Kparatao juin 1898 - destitué 1901)
8- DJOBO TCHA GADEMU (famille Tcha-Godému, chef à Kparatao 1901 - octobre 1906)
9- DJOBO BURAÏMA (famille Gbêlê-Géwé, chef à Kparatao 20 décembre 1906 - 6 septembre 1924)
10- ANYÔRÔ TCHA GODEMU (famille Tcha-Godému, chef à Kparatao 8 novembre 1924 - 2 mai 1948)
11- ISIFU AYEVA (famille Ayéva, chef à Kûma 18 avril 1949 - 30 juin 1980)
12- KURA FUDU AYEVA (famille Ayéva, chef à Kûma 24 juin 1986 - 21 août 1994).
OURO ESSO ISSIFOU AYÉVA, DANS LA PURE TRADITION DES ROIS TÉMS
Du long chapelet des Chefs Tém dont le règne aurait marqué l’histoire, celui de Ouro Esso Issifou AYÉVA figure incontestablement en très bonne place. Chef charismatique et profondément humaniste, son règne (31 ans) reste gravé dans la mémoire collective, car il a été à cheval sur l’époque coloniale et la période marquée par les soubresauts des luttes pour l’indépendance et a laissé des souvenirs inoubliables. Singulier destin que celui de cet homme...
Né vers 1904 de Ouro Djobo AYÉVA et de Doumouzi, Issifou AYÉVA a été intronisé Chef supérieur des Téms le 18 avril 1949. Son prédécesseur, Ouro Anyôrô TCHAGODEMU, un monarque qui a également, quelques années auparavant écrit une glorieuse et héroique page de l’histoire Tém avait été désigné Chef Supérieur ou Ouro Esso, en novembre 1924. Le 2 mai 1948, il disparaissait, après 24 ans d’un mémorable règne. Et le choix des Dieux Tém tomba sur le jeune Issifou AYÈVA, chauffeur de son état. Celui-ci devrait donc lui succéder. Retissant au départ, il fini par se plier et à accepter cette lourde mais noble responsabilité.
Ainsi de 1949 à 1956, le jeune Chef, Ouro Esso Issifou impose sa marque, son autorité non seulement sur l’espace Tém mais aussi bien au-delà de ses frontières. Il sait manier savamment sa tradition et sa religion, l’Islam, religion majoritaire en pays Tém, et réussit à restaurer la paix et faire taire toutes velléités et tout esprit de division ou de conflit entre les communautés, religieuses ou ethniques, entre les quartiers et les villages sous son autorité. Sous son règne la chefferie Tém connut un autre apogée, celui organisationnel, allant même jusqu’au développement d’une diplomatie agissante avec les royaumes Ashantis au Ghana, la chefferie de Djougou au Dahomey (actuelle République du Benin) et celle des Moro Naba de la Haute Volta (actuel Burkina-Faso).
L’autorité de Ouro-Esso (ce qui signifie en traduction littérale chef-Dieu) s’est aussi étendue jusqu’au-delà du pays Tém : Tchaoudjo, Assoli, Fazao, Djarakpangan, Boulowou, Kri- Kri... En 1956, l’ex-chauffeur de la SGGG (Société Générale du Golfe de Guinée) dont l’exercice de la profession lui a permis de découvrir et de connaître le Togo profond, avait réussi à imposer la chefferie ou la royauté Tém parmi les plus resplendissants des Trônes de la chefferie traditionnelle au Togo et en Afrique. Ouro Esso Issifou humanisa la chefferie. Désormais, on ne craignait pas la chefferie Supérieure ou le Chef, mais on les respectait, on le vénérait. Mais le souci majeur de celui-ci avait toujours été de mettre ses sujets à l’abri de la famine et de l’ignorance. Il accomplit alors des œuvres sociales, réussit à développer l’agriculture dans la région et à faire ouvrir des lieux d’instruction (écoles) même dans des abris de fortune appelés « kpokpo ».
Pendant ces voyages professionnels, il avait été frappé par la pénerie d’eau dans certaines localités hors de son autorité, il fit creuser des
puits afin de réduire les souffrances des femmes obligées d’effectuer des kilomètres, pour en plus trouver de l’eau impropre à la consommation.
En 1956, il est décoré à Paris pour son engagement dans la promotion de l’agriculture. Hélas, trois ans plus tard, soit en 1959, au vrai apogée de son règne, son choix politique lors des effervescentes et sanglantes luttes pour l’indépendance du Togo le contraint à l’exil pour sauver sa vie. Le sort l’amènera à Kédjébi, une ville au nord du Ghana, point de chute de cet exil plein d’émotion. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il s’installe avec femmes et enfants l’ayant suivi sur la douloureuse route de l’exil. Digne, il n’afficha ni chagrin ni regret. Il s’adapta à sa terre d’accueil grâce au soutien des chefferies locales et des populations qui lui avait accordé une hospitalité à la hauteur de sa personnalité. Il poursuivit son règne en exil tant cette dure réalité qu'est l'exil n’a en rien entamé son autorité et son charisme. D’ailleurs pour les populations TÉMS du Ghana, estimée à plusieurs centaines de milliers, et dont certaines ont crée et peuplent des villages entiers, cet exil forcé de Ouro Esso, représentait une aubaine qui rehaussait leur prestige. Contraints parfois d’effectuer le voyage de Sokodé pour régler un conflit qu’il soit conjugal, foncier ou de tout autre ordre, ces TÉMS immigrés depuis des lustres au Ghana pouvaient le faire cette fois à Kédjébi, dans la Volta Region. Ainsi, tous les chefs TÉM du pays, dont celui de Kumasi, dans l’Ashanti Region, ceux de Accra Nima, de Koforodua et Akim-Oda dans le Est Region, les chefs de Aniakorom, de Achiassi, de Adjora et bien sûr de Tamale dans le Nord, font une fois encore allégence à Ouro Esso qui du coup continue de règner avec tous ses attributs et toutes ses prérogatives, dans la plus pure tradition TÉM.
En janvier 1963, il rentre de cet exil qui, ironie du sort, aurait donné une plus grande dimension, un plus grand rayonnement et une plus grande respectabilité au Chef à mis parcours de sa vie. Entre temps, ce musulman averti et convaincu avait effectué le pelerinage de la Mecque. Ce rituel donna encore plus d'éclat à ce Ouro devenu El- Hadj. Son mérite, son talent de conciliateur, de médiateur, d’agriculture et de pieux garant des moeurs et de la culture Tém lui valent beaucoup de sympathie des siens et de la reconnaissance du pays ainsi que des autres Nations. Toutes ces qualités lui permirent de décrocher des décorations nationales et internationales.
Ouro Esso Issifou AYÉVA poursuivait inlassablement sa mission lorsqu’un jour du 30 juin 1980, il alla rejoindre les ancêtres. Depuis, il repose au cimetière des Rois, dans son village d’origine de Tchavadi, à quelques kilomètres de la commune de Sokodé et de son vestibule Royal de Komah, le siège de son règne. De ce secret et sacré cimetière, Ouro Esso Issifou continue de veiller sur ses sujets.
Affoh AKPO
( Source régence du Trône de Komah )
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